11/06/2012
Michel Drucker : Anquetil ? La classe !

Journaliste sportif dans les années soixante, Michel Drucker a bien connu Jacques Anquetil. Il sera présent pour l’inauguration, le 12 juin, de l’exposition consacrée par la CREA au champion cycliste. Rencontre avec le célèbre animateur de télévision.
Que représente Jacques Anquetil pour vous ?
Jacques Anquetil, c’est l’idole de mon enfance, de mon adolescence. Et puis j’ai réalisé le rêve de ma vie, quand je suis entré à la télévision, en 1964, et que j’ai pu le rencontrer l’année suivante. Il était avec Raphaël Géminiani, ce fameux week-end au cours duquel il a fait Bordeaux-Paris, juste après le Dauphiné-Libéré, en 1965, en 24 heures, les deux courses, avec un relai en avion privé. Il m’a impressionné.
Plus tard, il est devenu consultant, avec Robert Chapatte. Jacques était un grand copain de Robert, de Fernand Choisel aussi, qui travaillait à Europe 1. Ensuite, j’ai vu Jacques très souvent, sur le Tour, quand il venait au service des sports. C’était un très bon consultant.
Parlez nous du coureur…
C’était la classe à l’état pur ! Un rouleur, le premier grand rouleur capable d’être très bon sur la piste, contre la montre, il gagnait des Tours de France… Jacques c’était un monstre sacré, un coureur d’exception. Moi ce qui m’a impressionné beaucoup, ce n’était pas seulement qu’il gagne les classiques, les contre-la-montre… non, c’était dans la montagne, ce qui n’était pas son exercice favori : il était là, tout le temps.
C’était un scientifique. Avec lui, rien n’était laissé au hasard. Même s’il sortait des étapes de montagne avec du retard, on savait que, sur le plat, il remettrait les pendules à l’heure, et que dans le contre-la-montre, il règlerait ses comptes.
On a dit des bêtises sur Anquetil. On a dit qu’il n’avait pas d’hygiène de vie, qu’il était dilettante, qu’il faisait la bringue… Cela, c’était quand il pouvait se le permettre. Quand il y avait un enjeu, c’était autre chose.
Il tirait des gros braquets. Lorsque j’ai découvert le vélo, j’ai mesuré ce que c’était.
Pour un champion cycliste, il n’y a rien à faire, le juge de paix, c’est le chronomètre. Vous pouvez faire toute une carrière à l’abri, en suçant les roues, en faisant des bordures… mais si on veut gagner le Tour… Et le contre-la-montre, c’est quand même une épreuve terrible. Vous êtes tout seul, pas moyen de s’abriter du vent, pas de coéquipier qui vous traîne pendant 10 bornes, pas moyen de récupérer quand un autre prend le relai…
Anquetil, il se fixait des objectifs et les atteignait. « Je veux gagner cette course ! » Par exemple, Bordeaux-Paris, il n’était pas obligé de le courir.
Il avait une science de la course, il savait souffrir, encaisser et avait une capacité de récupération phénoménale. Un type très intelligent !
Son rapport avec le public n’a pas toujours été simple...
Je ne l’ai jamais connu froid. Jacques ne se dispersait pas. Il ne faut pas oublier que lorsque l’on est très populaire (c’est pareil pour un chanteur), le public vous accapare et vous pompe de l’énergie. Et Jacques voulait absolument se protéger. Il n’était pas froid, plutôt pudique, en retrait, secret, le contraire de certains plus expansifs. Il s’économisait, calculait toujours, ne voulait pas prendre de risque, et la foule vous fait prendre un risque. Le cyclisme est un sport dangereux et lui se protégeait.
Anquetil c’était Delon alors que Poulidor c’était Belmondo. Bebel on lui tape sur l’épaule, Delon non.
Comment êtes vous devenu cycliste ?
Après le Tour de France gagné par Greg Lemond, que j’avais suivi, le fameux tour où il bat Fignon de 8 secondes, j’avais déjà 48 ans, j’ai voulu découvrir le vélo. J’ai eu beaucoup de chance pour ce Tour 1989, mon chauffeur était Géminiani. Il n’a pas arrêté de me parler de Jacques, à chaque étape il avait un souvenir avec lui. Il n’a pas arrêté de me parler de Coppi, de la grande époque où lui-même était un baroudeur. Et à la fin du Tour, j’ai dit : « J’ai vu, maintenant je veux savoir ce que c’est. » Raphaël m’a dit : « Tu ne te rends pas compte de ce que c’est comme souffrance ! » Antoine Blondin, qui était présent, un de ses derniers tours, m’a dit, lui : « Toi qui reçois le dimanche des chanteuses et des chanteurs bidons, le Tourmalet tu ne le monteras pas en play-back. »
Ils avaient raison ! Là j’ai su ce que c’était, ce que c’était par exemple de prendre la position d’Anquetil pour ne pas prendre trop de vent de face… Anquetil, quand on le suivait dans un contre-la-montre, on voyait qu’il pénétrait le vent comme personne.
Une anecdote, un souvenir sur le Tour ?
J’en ai plein ! La mort de Tom Simpson, le 13 juillet 1967, je travaillais déjà à la télévision. Ma première ascension du Ventoux, bien plus tard, je l’ai faite pour aller me recueillir sur le lieu de sa mort justement. L’anecdote la plus touchante, peut-être, c’est la fille de Simpson qui, pour rendre hommage à son père, s’est entraînée, a appris le vélo et a gravi le Ventoux pour poser une stèle à la gloire de son papa.
Le pire de mes souvenirs, parce que j’étais à ses côtés, c’est la défaite de Fignon en 1989. Juste avant le départ du contre-la-montre (Versailles – Champs-Élysées), Cyril Guimard m’a expliqué que Laurent avait une blessure qui l’empêcherait de pédaler en ligne. Et, malgré ses quelque 50 secondes d’avance, il ne pouvait pas gagner. En plus, et c’est un scandale sur lequel on a pudiquement tiré le rideau, Lemond a utilisé un guidon de triathlète, ce qui n’était pas prévu dans le règlement. Laurent ne s’est pas plaint, mais c’était pour moi un drame.
En fait, mes souvenirs du Tour c’est surtout les « lâchés », les malchanceux. C’était ma tâche lors de mon premier Tour. A la fin de l’étape, dans l’émission de Chancel, je rendais hommage à l’un des derniers, de ceux qui terminent juste dans les délais.
Sur un des Tours que j’ai fait, sur chaque étape, je passais les premières heures dans la voiture de Géminiani et je finissais l’étape dans celle de Gérard Porte, le médecin du Tour. Et là, j’ai vu la vraie souffrance. C’est pour cela que je ne veux pas que l’on touche aux cyclistes. Parce que ce qu’ils font, personne ne le fait. Si on n’a pas accès à certains soins et à des médicaments, c’est impossible – je fais la différence entre le dopage et les médicaments que l’on peut acheter en pharmacie. La moitié de ces derniers sont interdits aux coureurs, ce n’est pas normal. En les aidant médicalement, on protège aussi leur santé.
Vous irez sur le Tour de France 2012 ?
Je vais essayer.
Un pronostic pour cette édition ?
Schleck ! S’il n’y a pas Contador. C’est au tour d’Andy Schleck, si son frère l’aide bien et s’il a une bonne équipe.
Vous qui aimez, dans vos émissions, créer des rencontres, lesquelles auriez-vous organisées pour Anquetil ?
Delon était un de ses grands admirateurs, Ventura aussi… Tous les artistes qui aiment le sport sont épatés par les cyclistes… Je lui aurais fait rencontrer tous mes copains qui aiment le vélo, des jolies femmes, des gens qui sont à mille lieues de son univers et qui sont fascinés par l’exploit du coureur.
Quels sont vos projets ?
Continuer à faire de la télévision au plus haut niveau, à faire de la radio tous les jours, et parcourir 3 500 à 4 000 kilomètres par an à vélo même si maintenant je roule comme un cyclo. Je suis toujours fou de vélo. Quand j’arrive au sommet d’une bosse, d’un petit col de 7 à 8 kilomètres, en Provence, que j’ai fait l’ascension à mon rythme, sans être fatigué, encore capable de parler… c’est une belle récompense. Malheureusement, je crois que je ne ferai plus le Ventoux, c’est trop dur !
Un dernier mot sur Jacques Anquetil ?
Anquetil : la classe, l’élégance. Quinze jours avant sa mort à la clinique Saint-Hilaire à Rouen, avec Robert Chapatte, il nous a fait entrer. Il était encore plus mince que d’habitude, la maladie le rongeait. Il a soulevé la couverture, a montré ses jambes, toutes fines, même si il avait de toutes petites cannes, Jacques. Et, à ce moment, il a dit : « Ce contre-la-montre-là, je vais le perdre. »
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